Depuis la fin de la Guerre froide, la dissuasion nucléaire occupe une place singulière dans le débat stratégique européen. Héritage de la bipolarité, elle est souvent perçue comme une assurance ultime, garantissant qu’aucune agression majeure ne pourrait être tentée contre un État doté de l’arme nucléaire. De cette croyance découle une idée implicite mais structurante : puisque le risque existentiel est dissuadé, l’effort de défense conventionnelle peut être réduit sans conséquence majeure. Trente ans après la chute du bloc soviétique, cette conviction mérite d’être sérieusement réexaminée.
Anthony Penel, gérant actions européennes chez Edmond de Rothschild AMLa doctrine française de dissuasion nucléaire repose sur un principe clair : la protection des intérêts vitaux de la Nation. Ces intérêts ne sont volontairement pas définis de manière exhaustive, afin de maintenir une ambiguïté stratégique, mais leur nature est fondamentalement nationale. Contrairement au modèle américain, la dissuasion française ne constitue pas explicitement une garantie de sécurité étendue au bénéfice d’alliés. Elle vise avant tout à empêcher toute remise en cause de l’existence même de l’État français.
Face à un acteur lui-même doté de l’arme nucléaire, cette dissuasion revêt un caractère fondamentalement sacrificiel. L’emploi de l’arme nucléaire française ne peut être envisagé que comme une menace de destruction mutuelle assurée. L’image est brutale mais parlante : celle d’un soldat acculé, dégoupillant la grenade qu’il porte sur lui lorsque, perdu pour perdu, ses adversaires se jettent sur lui. Il est difficilement concevable qu’une frappe nucléaire française contre un État nucléaire n’entraîne pas une riposte immédiate et massive, conduisant de facto à la destruction de la France en tant que territoire souverain. La dissuasion ne protège donc pas contre la guerre, elle en fixe seulement le prix ultime.
Sur le plan conceptuel, une clarification sémantique s’impose. Employer les forces nucléaires signifie que la dissuasion n’a pas fonctionné. L’utilisation de l’arme nucléaire signe l’échec de la dissuasion, au sens sémantique du terme. Tant qu’elle dissuade, elle reste invisible et non testée. Elle ne peut donc pas être évaluée comme un instrument opérationnel classique, mais comme une menace politique ultime, dont la crédibilité repose précisément sur le fait qu’elle n’est jamais employée.
Ces caractéristiques intrinsèques expliquent les limites structurelles de la dissuasion nucléaire, en particulier lorsqu’il s’agit de protéger des intérêts situés hors du territoire national. La question centrale est alors éminemment politique : quel chef d’État accepterait de sacrifier l’existence même du pays, pour riposter à une attaque contre un territoire tiers, surtout si celui-ci est de taille limitée et géographiquement éloigné ? Tant que l’intégrité territoriale, et plus encore l’intégrité du territoire métropolitain, n’est pas directement menacée, la crédibilité d’une riposte nucléaire apparaît extrêmement faible.
La dissuasion nucléaire se révèle également largement inopérante face aux stratégies dites sous le seuil nucléaire. Les conflits hybrides, les invasions conventionnelles limitées, les actions par procuration ou les pressions indirectes échappent par nature à la logique du tout ou rien nucléaire. Le cas de l’Ukraine en constitue une démonstration empirique. La possession de l’arme nucléaire par la Russie n’a pas empêché une guerre conventionnelle de haute intensité, pas plus qu’elle n’a dissuadé les soutiens occidentaux d’apporter une aide militaire significative à l’État agressé. La dissuasion nucléaire fixe un plafond à la violence, mais elle ne protège ni contre l’érosion stratégique, ni contre la remise en cause progressive des équilibres de sécurité.
Pourtant, au lendemain de la Guerre froide, la construction des modèles d’armée français et britannique s’est largement appuyée sur l’illusion d’une protection nucléaire suffisante. Les formats ont été réduits, les effectifs comprimés, les stocks rationalisés. Les armées sont devenues échantillonnaires, excellentes sur le plan technologique mais limitées en masse et en capacité de durée. Le nucléaire a ainsi servi, souvent implicitement, de justification à la contraction des capacités conventionnelles, au nom d’un risque jugé improbable.
La réalité stratégique actuelle impose un réajustement profond. La dissuasion conventionnelle vise à rendre toute agression coûteuse, risquée et incertaine, sans franchir le seuil de l’anéantissement mutuel. Elle repose sur la capacité à combattre, à tenir dans la durée, et à infliger des pertes inacceptables à un adversaire potentiel. Cette dissuasion passe par la reconstruction de forces terrestres crédibles, dotées de masse, d’artillerie et de réserves, par des forces aériennes capables d’assurer la supériorité et la frappe dans la profondeur, et par des forces navales en mesure de contrôler les espaces maritimes et de protéger les flux stratégiques.
Anthony Penel, gérant actions européennes chez Edmond de Rothschild AM (France)
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